Textes critiques
Le soir et le matin se battent à coup de pied ; que fais-je ici ?
Livre des rois de Bretagne. p 67
2024 – Octobre. Parution du catalogue de l’exposition dédiée à Yves Elléouët à la galerie Françoise Livinec à Paris. Présentation par Philippe le Guillou « L’ouest des mystères » et Ronan Nédélec, « Entre deux averses ».
2008. – Edition d’un DVD « Yves Elléouët » collection « Phares ». TFV, Aube Elléouët-Breton, Oona Elléouët, produit par TFV et distribué par les studios Win Win. Durée 81 min. Coffret comprenant 1 DVD avec bonus et un livret de 96 pages.
1999. – Mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes par Marie-Luce Pasquier, Université de Nantes
1996. – Parution de la brochure de l’exposition rétrospective à Tréguier des oeuvres d’Yves Elléouët : « Yves Elléouët peintre écrivain », publié par la Mairie, sous la Direction d’Henri Le Bellec.
1981. – Article de Michel Dugué dans la revue Europe, consacré à la littérature de Bretagne.
1981. – Deux thèses soutenues à l’Université de Bretagne Occidentale de Brest Yves Elléouët, une certaine idée du celtisme par Philippe Guillarmou, et « Yves Elléouët dans le texte » par Jacques André.
Encres vives
Spécial Yves Elléouët – 1983
Parution du n°102 janvier/février de la revue Encres Vives Spécial Yves Elléouët avec la participation de Claude Roy, Hubert Juin, Jean Markale, Jacques André, Hervé Carn, Jean Marie Le Sidaner, Serge Meittinger, Denise Le Dantec, Paol Keineg. Dossier réalisé et présenté par Michel Dugué. Dessins de Calder.
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Le merveilleux dans l’oeuvre romanesque d’Yves Elléouët, par Marie-Luce Pasquet
Yves Elléouët n’est pas « né natif » de Bretagne (contrairement à ses grands-parents) mais breton de coeur, ayant sereinement choisi un pays et se laissant interpeller par les voix mystérieuses qui s’en échappent.. Ses romans (Livre des rois de Bretagne et Falc’hun) n’en sont pas au sens où on l’entend communément : « Il faudrait parler de récits désordonnés, de labyrinthes où le lecteur se perd s’il n’y prend garde. Car Elléouët sollicite sans affect son attention, sa participation. Il pose des pièges aux esprits logiques et en cela, il est foncièrement celtique. Romans, récits, poèmes ? impossible de classer ces textes qui empruntent à chacun de ces genres. L’écrivain est un homme de frontière, « littéralement » et existentiellement parlant. Ainsi, le roman est aussi poème, par le rythme syncopé qui est le sien et le lyrisme dont il est empreint, celui-ci accompagné d’une profusion d’images (Elléouët se révèle un poète baroque). Ses textes sont éminemment poétiques, car « envisageant aussi bien l’enfance que la disparition, la nature, ou les histoires d’avant l’histoire, qui nous sont parvenues sous formes de mythes ».
Présentation du Merveilleux
Yves Elléouët est à la recherche de racines, et procède à une (re)découverte de la matière celtique, en métamorphosant les bases du merveilleux. Ce phénomène se définit par la réaction d’un lecteur ou d’un personnage face à un événement inattendu. S’ils considèrent qu’il ne s’agit pas d’une illusion des sens, que l’événement a véritablement eu lieu, mais que la réalité est régie par des lois inconnues de nous, il est question d’un « surnaturel accepté », ou merveilleux. Celui-ci ne se donne pas tout à fait comme crédible, mais nous renvoie à un passé ou un ailleurs, où ce qui se donne à voir aurait été cru. Jacques Le Goff, dans L’imaginaire médiéval, parle de merveilleux « sans couture », c’est-à-dire dont les manifestations peuvent se produire partout et en n’importe quelles circonstances.
Dans sa conception dualiste du monde, Elléouët envisage le merveilleux selon deux axes principaux : le merveilleux païen (Mythologie) et le merveilleux chrétien (Histoire sainte), le peuple breton oscillant depuis toujours entre paganisme et christianisme, sans faire de choix entre Merlin et Jésus. La fête païenne et chrétienne, dans les romans de notre auteur, ne sont plus « inconciliables, mais consubstantielles ». Yves Elléouët, farouchement anti-clérical selon les dires de sa femme, marque sa préférence pour la magie. Il s’attache à celle que l’on peut nommer « magie blanche », une pratique bienfaisante inhérente aux guérisseurs, soignant les blessés de « certaine pommade douée de vertus singulières ». Il existe, pour lui, un breuvage aussi précieux que l’ambroisie des dieux de l’Olympe ou le sang du Christ, et dont les effets (l’ivresse) causent par exemple les changements d’identité de Troadic Cam, personnage principal de Livre des rois de Bretagne. Le caractère prosaïque de cette boisson (le vin) alliée aux effets merveilleux qu’elle provoque ramène le merveilleux chrétien au niveau humain.
Il existe un principe à l’origine du merveilleux : l’étonnement naît de la rencontre avec l’objet d’un désir ou d’une crainte, que la réalité ne peut offrir habituellement. L’Ankou, dans Livre des rois de Bretagne, est présenté sous les traits d’un homme, Jos l’Ankaw, qui appartient au monde des vivants autant qu’à celui des Ombres. Le fait que la Mort ne soit plus une simple allégorie mais un être de chair et de sang, un être du quotidien que l’on côtoie, renforce l’impression de proximité que ressent l’homme vis-à-vis d’elle. Il peut, d’un autre côté, toucher l’Autre-Monde du bout des doigts : le surnaturel devient commun et la peur de l’inconnu peut éventuellement s’estomper. La notion de fantastique quotidien est propre à Elléouët.
Il conjugue dans ses oeuvres le prosaïque et le merveilleux. L’alliance avec le quotidien empêche le merveilleux des métamorphoses d’être féérique, d’être pur. La leçon d’Elléouët, c’est qu’à partir de motifs largement utilisés par d’autres, il ouvre la voie à une réinscription originale des mythes, au long d’une écriture ménageant l’inattendu et l’irruption de subjectivités. Par-delà la parodie et la dérision, il nous réintègre en les actualisant, aux grands mythes du celtisme éternel (cité d’Ys). La légende, dans son oeuvre, apparaît donc rénovée, et non plus poussièreuse, elle jaillit, comme l’imaginaire, au milieu du quotidien, qui est ainsi en sublime accord avec le merveilleux. L’auteur récupère les événements quotidiens au profit de la transcendance.
Bretagne « pré-texte »
Yves Elléouët mêle histoire et légende, mais se sent libre par rapport à ses sources, qu’elles soient historiques ou légendaires . Il semble donc enclin à se passer des rigidités de l’histoire, démarche humaine par excellence, tous les peuples aimant à ignorer les passages de celle-ci qui les désavantagent, s’imaginant des royautés exceptionnelles et des empires universels. « Bretagne est univers » nous dit Charles Le Quintrec. Ce n’est pas une terre unique au monde puisque universelle, c’est à-dire exemplaire, car, comme toutes les autres, élevée et rabaissée pendant des siècles. Bretagne microcosme, mais surtout Bretagne « pré-texte » (Michel Leiris), tremplin pour pénétrer le mystère du monde et des choses. C’est en effet une fenêtre ouverte sur le monde, et s’y affichent les grandes tensions de l’humanité, ses interrogations, ses rêves. Tout est là en réduction, semblable au pays découvert par Pantagruel. Yves Elléouët a surpris et mis au jour son pays « plus-que-natal », car c’est une recherche de l’Essentiel qu’il avait entreprise. Il partage l’avis de Georges Perros, qui écrit dans ses Poèmes bleus : « La Bretagne est l’anecdote de ma quête qui reste tentative d’expulsion ».
Il souhaite prendre ses distances par rapport au fond celtique utilisé, pour éviter de n’apparaître que comme un ré-actualisateur d’une certaine tradition. Si Bretagne il y a, elle sera « Matrie » (Chateaubriand), c’est-à-dire lieu de ressourcement et d’images fécondes. Nécessité vitale, loin du gadget pittoresque.
Cette Bretagne, pays de légende et de liberté, offre partout le contraste du vieux pacte passé avec la noblesse du matériau, et l’agressivité du modernisme, mais il semble que cela veuille faire un tout plutôt harmonieux. Elléouët est nostalgique du « royaume de Bretagne, non pas d’un royaume réel, ou tenu pour réel, géré par des hommes, mais d’un royaume intemporel où, enfin cesserait d’être perçue contradictoirement la dualité du jour et de la nuit, du bien et du mal, de la joie et de la souffrance, de la vie et de la mort, ceci avant de leur faire subir des transformations ». Le vrai sens de la vie [selon Charles Le Quintrec], ce n’est pas autre chose que la volonté de « changer la vie ». Yves Elléouët semble adhérer à cette opinion, lui qui a la conscience de Bretagnes épiques et quotidiennes, mais aussi le témoin de cette réalité plus vaste qu’est l’esprit humain. La Bretagne constitue un de ces lieux où règne la multiplicité, capable donc de tresser dans le même tissu un quotidien souvent sinistre et les mythes les plus éclatants. Il y a d’un côté le monde des fables, de la superstition, de l’autre celui d’une tranquillité pragmatique, à laquelle l’auteur essaie d’accéder. Sa démarche littéraire est originale, dans le sens où il réinvente des classiques, les « remixe » en recourant à la représentation qu’il se fait de l’imaginaire breton. Les métamorphoses sont des expressions du désir, qui pousse à la recherche d’autre chose, de la censure, de l’idéal, de la sensation, issues des profondeurs de l’inconscient et prenant forme dans l’imagination créatrice. Il est peut-être temps d’envisager le merveilleux comme le moyen de dire une douleur, et ainsi, de l’exorciser, ce à quoi s’emploie le romancier.
Enjeux du Merveilleux et « outils » utilisés
L’écrivain attache beaucoup d’importance au passé. Mais cette descente aux origines n’exclut pas la gaieté, le récit parodique : « Elléouët est roi de Bretagne, « les bras cerclés d’argent ». puis immédiatement après ivrogne accoudé au bar d’un débit de boissons brestois, ou vieux colonial montant dans un bordel de Recouvrance. » Cette opération-caméléon intrigue le lecteur, sollicite son imaginaire. Georges Cocaign (alias Troadic Cam), le roi-barde, répercute d’anciennes légendes, qu’Elléouët travestit pour élaborer des mythes modernes.. L’auteur semble penser que les dieux et les démons sont en nous, et que le Ciel et l’Enfer ne sont pas des lieux où l’on se rendrait après la mort mais des états d’être. Le Paradis et l’Enfer seraient sur terre. Dans Livre des rois de Bretagne, par exemple, il existe un antre prophétique : le « bistrot Cariou », « l’île enchantée » de Troadic Cam, chaleureux et bien au sec, une conception païenne du paradis.
« Par sa manière de capter le merveilleux dans les situations ordinaires, dans cette façon de rester toujours ouvert à l’inattendu » (Pierre Jaouën), Elléeouët est surréaliste. Dans son entreprise de changer le monde, il a recours au grotesque, à l’humour (outil surréaliste par excellence), et au gigantisme (merveilleux hyperbolique : Georges Cocaign par exemple), se rapprochant ainsi de Rabelais à qui il semble faire un clin d’oeil. Ce qui est hyperbolique, excessif, hors normes constitue une désaliénation : le refus des normes signifie le refus du système. Yves Elléouët a choisi de remanier la réalité, de présenter une nouvelle façon d’appréhender la vie grâce au merveilleux , au rêve et au rire., outils premiers du surréalisme. Le rire est pour lui libération et raison. Il provoque l’espoir en mettant en exergue le comique de la vie quotidienne, sa joyeuse relativité. Elléouët use de la parodie, qui repose sur la transposition du solennel en familier (Georges Cocaign est fréquemment assimilé au Christ, mais à un Christ païen, intéressé par la chair, et la bonne chair une sorte de Gargantua, maître de la vie et de la mort, glouton et doué d’une énorme activité sexuelle).
L’objet du merveilleux, c’est « l’expression de la liberté complète dans la spéculation, et de l’imagination déchaînée ». Les surréalistes commencent par libérer les mots pour libérer la pensée. Ils soutiennent que la réalité est laide par définition, que la beauté n’existe que dans ce qui n’est pas réel. « Pour produire du beau, il faut s’écarter le plus possible » de celui-ci ; c’est l’homme qui introduit la beauté dans le monde. « Berceau de rêve, si important pour le psychisme, le merveilleux permet la manifestation des aspirations les plus profondes. » Perpétuel mécontent de son sort, en effet, l’être humain angoissé trouve fréquemment dans son invocation un puissant dérivatif à ses peines, ainsi qu’une abondante source d’espoir. Le merveilleux offre ainsi une clef aidant à obtenir un début de transcendance, celle du bonheur éternel qui permet d’atteindre le « Paradis », le sommet du mât de « Cocaign ».
Yves Elléouët touche du doigt ce rêve, par le saut qu’il fait faire à ses personnages dans l’Au-Delà ou « Paradis » : monde idéal où l’amour humain, transcendé, trouve sa récompense ici-bas. « Comme l’ivresse, la sexualité [l’acte profane] procure l’état second qui permet d’oublier, de dépasser un premier état se limitant prosaïquement au réel perceptible ; l’acte sexuel, [véritable maïeutique], nous met en état de « stopper-le-monde » pour « Voir ». » La recherche du Paradis perdu est une opération alchimique. N’est-ce-pas le souhait de tout homme, depuis Adam et Eve au jardin d’Eden ? L’amour semble être la seule réponse à une recherche d’Absolu, mais les rencontres, bien qu’intenses, sont éphémères dans les romans d’Yves Elléouët, et la seule éternité se trouve dans la mort. Le voyage de Thérèse et Troadic les aura-fil menés à la « Terre Promise », au « pays brillant » ? La fusion de leurs corps nous semble l’indiquer. Au sommet de l’île, ils formeront le chant extatique, eux-mêmes, confondus, et ressuscitant un nouvel être, brûlant du désir de nous livrer son trésor.
Véritable quête d’Yves Elléouët
Le déchiffrement de la conscience du ‘ »romancier » est rendu possible si nous considérons ses mythologies comme un « guide de la Bretagne mystérieuse », doublé d’une exégèse humoristique, parodique. Il se joue de l’Histoire comme à plaisir, et c’est là que s’exprime son humour, dans une reconstruction de celle-ci, stylisée, baroque, dans la déformation d’une mémoire défaillante mais toujours inventive. Tous les mythes racontent la même histoire : le triomphe du jour sur la nuit. C’est en effet ce que souhaite et que prédit Yves Elléouët, par l’intermédiaire de Cocaign, le barde-vaticinateur (renaissance, réincarnation : cf Eliezer Falc’hun). La littérature portant sur la « matière de Bretagne » est dite récréative, mais le romancier en a fait quelque chose de plus profond. Il présente la Bretagne comme l’ébauche d’un monde édénique : celui de l’Age d’or, du Paradis perdu. Charles Le Quintrec, parlant de la Bretagne au nom des bretons, affirme : « [Nous] la mettons au monde jour après jour et elle n’est rien d’autre que la somme de nos rêves et de notre amour », elle constitue « ce pays d’avant la faute ». La réflexion du romancier se disperse souvent en des lieux et des situations où nous ne l’attendions pas, sans jamais se perdre cependant, car il est un moment où la cohésion se fait, l’équilibre se retrouve entre les forces dynamiques et les forces statiques, dans le retour de la pensée sur les obsessions que sont le temps, la mémoire, l’Histoire, le désir, la vie et la mort. La cohésion se fait si l’on comprend le projet d’ensemble : il y a un monde à trouver, à promulguer, un merveilleux humain. Yves Elléouët s’évertue à travailler la matière bretonne au moyen d’instruments universels : la mythologie, le cauchemar et la quête. Cette matière n’est pas pour lui une fin, mais un moyen, un intermédiaire au véritable objet de sa propre quête : l’Esprit Celte, esprit de révolte, de liberté.
L’Idée celte, pièce maîtresse de l’œuvre d’Elléouët, est revêtue d’un double aspect, passif et actif : l’homme est sans cesse sollicité par ce que nous avons nommé « le fantastique quotidien », mais il peut lui-même susciter ce fantastique, en déstructurant, grâce à l’art, la réalité pour la recomposer à son gré. Il semblerait que les Celtes aient été surréalistes avant l’heure.
Ils prônent en effet, dans leurs contes, la liberté, l’imagination débridée, l’alliance de l’ancien et du moderne, du merveilleux et du prosaïque (telle la rencontre fortuite d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection). C’est le pari réussi d’Yves Elléouët, alchimiste, dont la quête du surréel se distingue dans la spécificité de ses romans : Falc’hun étant celui du regard, de l’oeil initié, et Livre des rois de Bretagne, celui de la Parole. Ce qui compte, c’est dire : le langage remplace le réel. C’est ainsi qu’Yves Elléouët est vivant à jamais pour nous.
Dans le domaine littéraire, [selon André Breton] seul le merveilleux est capable de féconder des oeuvres ressortissant à un genre inférieur tel que le roman. On peut se demander pourquoi Yves Elléouët, fervent adepte de poésie, a opéré un « glissement » vers le roman, par le biais de la prose poétique. Peut-être parce que le premier genre évoqué, en raison de ses astreintes structurelles, lui donnait l’impression d’être emmuré, aliéné, brimé ?





